L’IA dans un cabinet d’expertise comptable : quoi confier, quoi garder
Quatre tâches où l’IA aide un cabinet d’expertise comptable, les textes sur le secret et ce que l’Ordre recommande, avec les règles à écrire pour l’équipe.
Dans un cabinet d’expertise comptable, l’IA générative rend service quand elle écrit autour du dossier : adapter une lettre de mission, relancer les pièces manquantes, expliquer les comptes au client en français courant, résumer un texte de veille. Elle ne tient pas la comptabilité et ne reçoit pas les fichiers bruts des clients. L’article 21 de l’ordonnance du 19 septembre 1945 soumet les experts-comptables, leurs salariés et leurs stagiaires au secret professionnel, dans les conditions de l’article 226-13 du code pénal. Un FEC, une DSN ou un relevé bancaire collé dans un compte gratuit quitte le cabinet sans contrat.
Ce guide passe en revue quatre tâches où l’outil fait gagner du temps sans toucher à la production comptable, puis les règles à poser pour l’équipe.
Ce que disent les textes et l’Ordre
Le secret vient de l’ordonnance de 1945. Le code de déontologie, intégré au décret n° 2012-432 du 30 mars 2012, ajoute à l’article 147 un devoir de discrétion sur les informations connues dans l’activité. L’article 148 demande de s’assurer que les collaborateurs à qui l’on confie des travaux ont la compétence voulue et respectent ces règles. Si une collaboratrice colle le grand livre d’un client dans un outil grand public, la question remonte au cabinet.
Le Conseil national de l’ordre a publié une notice pour les cabinets, « Comment utiliser ChatGPT ? ». Ses précautions tiennent en quelques lignes : ne pas charger de mails clients, de FEC ou de DSN non anonymisés dans des sites non maîtrisés, vérifier toujours les réponses, ne pas y verser les contenus réservés de l’Ordre. La même notice présente ExpertCHAT, le chatbot de la profession. Il répond sur le régalien et l’exercice professionnel à partir des ressources du site privé de l’Ordre. Il n’est pas prévu pour analyser les dossiers de vos clients.
Le livre blanc de l’Ordre de Paris Île-de-France sur l’IA et la data, publié en 2025, va dans le même sens. Il conseille de vérifier les conditions d’exploitation et de stockage des données, d’anonymiser avant d’envoyer quoi que ce soit à un outil sans garanties suffisantes, et relève que certains documents, comme la DSN, ne s’anonymisent pas : les usages qui en dépendent sont à écarter tant que l’outil n’offre pas un cadre sûr.
Quatre tâches par où commencer
1. Adapter une lettre de mission
L’article 151 du décret de 2012 impose un contrat écrit qui définit la mission et les droits et obligations de chaque partie. Le cabinet a déjà ses modèles. L’IA aide à les adapter à un cas : une SCI familiale, une création d’entreprise, une mission sociale ajoutée en cours d’année. Vous lui donnez le modèle et la description de la mission, sans nom ni chiffre du client.
Voici notre modèle de lettre de mission (texte ci-dessous).
Client : SCI familiale, deux associés, un bien loué nu.
Mission : tenue de la comptabilité et déclaration annuelle, pas de mission sociale.
Indique les paragraphes du modèle à supprimer ou à adapter,
et propose une rédaction pour chacun.
Ne touche ni aux clauses de responsabilité ni aux honoraires.
Liste ce que tu n’as pas pu adapter faute d’information.
Les clauses de responsabilité, la répartition des obligations et les honoraires restent l’affaire de l’expert-comptable qui signe. Comparez le texte final au modèle, paragraphe par paragraphe, avant de l’envoyer.
2. Relancer les pièces manquantes
À l’approche des bilans, une partie de l’équipe passe ses journées à réclamer les mêmes documents : relevés de décembre, factures d’immobilisations, état des stocks, contrats de prêt. La liste des pièces reste dans votre logiciel de production. L’assistant sert à écrire trois versions du message : un premier rappel cordial, un deuxième plus précis, un troisième qui annonce la conséquence sur le calendrier. Vous gardez ces trois textes comme modèles, et c’est votre outil de mailing ou de GED qui y insère les noms et les montants.
3. Expliquer les comptes au client
Beaucoup de dirigeants de TPE ne lisent pas leur liasse. Une page qui dit en clair ce qui a bougé dans l’année, pourquoi la trésorerie a baissé alors que le résultat monte, et ce qu’il faut prévoir pour l’impôt, leur sert davantage. Pour la préparer, donnez à l’outil des variations et des ordres de grandeur, sans dénomination ni identifiant. Puis vérifiez chaque chiffre de la synthèse contre les comptes : un modèle de langage peut inverser une hausse et une baisse, ou arrondir de travers, sur le même ton assuré.
Une consigne simple aide beaucoup : demandez une page au plus, des phrases courtes, pas de termes comptables sans explication, et une dernière partie « ce qu’il faut prévoir » avec les échéances que vous lui donnez. Le collaborateur qui suit le dossier relit, corrige et signe.
4. Préparer la veille de l’équipe
Résumer une mise à jour du BOFiP, un décret ou un communiqué pour la réunion du lundi prend du temps. Collez le texte source dans l’outil plutôt que de lui demander « ce qui a changé » : sans document, il peut citer un article ou une date qui n’existe pas. La notice de l’Ordre le rappelle, l’IA peut se tromper ou inventer. Chaque référence de la note s’ouvre sur Légifrance ou sur le BOFiP avant diffusion. La méthode détaillée est dans le guide vérifier les réponses d’une IA.
Exemple fictif : un cabinet de six personnes
Exemple fictif. Un cabinet de deux experts-comptables et quatre collaboratrices suit environ 180 TPE, surtout des artisans et des commerçants. Avant la saison des bilans, il décide de trois choses. Les lettres de mission et les relances passent par un abonnement professionnel, avec les modèles du cabinet. La synthèse client est testée sur cinq dossiers dont les chiffres ont été arrondis et les noms retirés. Aucun FEC, aucune DSN, aucun relevé bancaire n’entre dans l’outil.
Une page de règles est relue en réunion et datée. À la fin de la saison, le cabinet regarde deux choses : le temps passé sur les relances, comparé à l’an dernier, et le nombre de synthèses qu’il a fallu reprendre. Il décide de la suite sur ces deux constats.
Choisir l’outil
Un compte personnel gratuit ne donne aucune garantie écrite sur le sort de ce que vous y mettez. Pour un cabinet, l’offre retenue doit répondre par écrit à quatre questions : où les données sont hébergées, si elles servent à entraîner les modèles, combien de temps les conversations sont conservées, et s’il existe un contrat de sous-traitance au sens du RGPD. Le guide données personnelles et IA en entreprise détaille ces vérifications.
Le livre blanc de l’Ordre de Paris encourage, pour les assistants généralistes, à regarder les éditeurs français ou européens, et cite Mistral AI. Le comparatif ChatGPT, Copilot, Claude ou Mistral aide à trancher. Votre logiciel de production comptable propose peut-être déjà des fonctions d’IA : posez à son éditeur les mêmes quatre questions avant de les activer.
Quand un document doit servir et qu’il ne peut pas être anonymisé, il reste deux voies : un outil dont le contrat couvre ce cas, ou ne pas l’utiliser. La méthode pour retirer ce qui identifie un client est dans le guide anonymiser un document avant ChatGPT.
Les règles à écrire pour l’équipe
L’article 148 rend le cabinet responsable de ce que font ses collaborateurs. La notice de l’Ordre propose d’ailleurs un modèle de charte d’usage de l’IA générative. Une page suffit, à condition qu’elle réponde à des questions concrètes :
- Tâches autorisées : lettres de mission à partir des modèles, relances, synthèses à partir de chiffres arrondis, résumés de textes publics.
- Documents interdits : FEC, DSN, bulletins de paie, relevés bancaires, pièces d’identité, mails de clients non anonymisés.
- Comptes autorisés : l’abonnement du cabinet, jamais un compte personnel.
- Relecture : qui relit quoi avant envoi au client.
- Incident : à qui le signaler si un document a été envoyé par erreur.
Le modèle de charte commenté donne une base à adapter. Si des collaborateurs utilisent déjà leurs propres comptes, commencez par en parler sans reproche : le guide sur les salariés qui utilisent ChatGPT sans autorisation décrit comment reprendre la main.
Ce que l’outil ne fait pas à votre place
- Imputer des écritures, calculer un impôt ou valider une option fiscale.
- Remplacer la lecture du texte officiel quand une règle change.
- Décider de ce qui est dit au client : la synthèse part sous la signature du cabinet.
Ce guide ne remplace ni l’analyse RGPD de vos traitements ni l’avis de votre conseil régional de l’ordre. Pour un usage qui touche des données sociales ou bancaires, faites valider le cadre par votre DPO ou un conseil avant le premier essai.
Questions fréquentes
Un expert-comptable peut-il utiliser ChatGPT ?
Oui, aucun texte ne l’interdit. Le Conseil national de l’ordre encourage même à apprendre ces outils, à condition de respecter le RGPD et le secret professionnel. En pratique, cela veut dire ne pas y mettre de mails clients, de FEC ou de DSN non anonymisés et vérifier chaque réponse.
Peut-on mettre un FEC ou une DSN dans ChatGPT ?
Pas dans un outil dont vous ne maîtrisez pas le contrat. La notice de l’Ordre le cite explicitement parmi les précautions. Une DSN ne s’anonymise pas en pratique, donc un usage qui en dépend demande un outil dont les conditions couvrent ce cas, validé avant le premier envoi.
Qu’est-ce qu’ExpertCHAT ?
C’est le chatbot de l’Ordre des experts-comptables. Il répond sur le régalien et l’exercice professionnel à partir des ressources du site privé de l’Ordre. Il n’est pas conçu pour analyser les dossiers de vos clients.
L’IA peut-elle rédiger une lettre de mission ?
Elle peut adapter votre modèle à un cas précis et proposer des paragraphes. La lettre de mission est un contrat écrit exigé par l’article 151 du décret du 30 mars 2012 : les clauses de responsabilité, les honoraires et le périmètre restent décidés et relus par l’expert-comptable qui signe.
Faut-il une charte IA dans un cabinet comptable ?
Aucun texte ne l’impose sous ce nom, mais le code de déontologie rend le cabinet responsable des travaux confiés à ses collaborateurs. Une page qui dit quelles tâches sont permises, quels documents sont interdits et qui relit suffit souvent. L’Ordre en propose un modèle dans sa notice sur ChatGPT.
Sources consultées le 22 octobre 2026 : Légifrance, ordonnance n° 45-2138 du 19 septembre 1945, article 21 ; Légifrance, code pénal, article 226-13 ; Légifrance, décret n° 2012-432 du 30 mars 2012, code de déontologie (articles 141 à 169, dont 147, 148 et 151) ; Légifrance, décret n° 2012-432, article 151 ; Conseil national de l’ordre des experts-comptables, « Comment utiliser ChatGPT ? Notice pour les cabinets d’expertise comptable » ; Ordre des experts-comptables, travaux data et IA (ExpertCHAT) ; Ordre des experts-comptables Paris Île-de-France, livre blanc « L’IA et la data dans les cabinets d’expertise comptable » (2025).
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Écrit par Andrei Chirtes, fondateur de 2Cafés, à Bellenaves (Allier). Création, hébergement et maintenance de sites WordPress, et accompagnement IA pour les TPE et PME.